Docteur de l'EHESS en histoire et civilisations, Yaël Dagan est spécialiste de l'histoire intellectuelle du 20e siècle. Auteur de "La NRF entre guerre et paix. 1914-1925", elle revient pour ina.fr sur les grandes heures de la Nouvelle Revue Française.
A sa création, elle ne se démarque pas d'une manière très nette. Elle fait partie d'une mouvance générale de revues qui cherche à dépasser l'avant-garde, tout en rejetant les courants néoclassiques proches de l'extrême droite de l'époque (Action française). Rétrospectivement, ce qui démarque la revue, c'est le succès qu'elle aura plus tard. En 1914, la NRF ne tire qu'à 3000 exemplaires, c'est trop faible pour pouvoir survivre matériellement au choc de la guerre.
Tout d'abord, il faut corriger une idée reçue concernant Proust. On met souvent en avant l'erreur de la NRF d'avoir rejeté en 1912 le premier volume de « La Recherche » de Marcel Proust. C'est vrai, mais la revue a reconnu son erreur et l'a corrigée. Elle publie son deuxième manuscrit « A l'ombre des jeunes filles en fleurs ». C'est le premier prix Goncourt de Gallimard (le comptoir d'édition de la NRF) en 1919.
Il y a les écrivains liés à la création de la revue : André Gide bien sûr, mais aussi Paul Claudel, Paul Valéry, Roger Martin Du Gard. Puis, Alain Fournier qui publie un chapitre du « Grand Meaulnes ».
Louis Aragon, André Breton, bien qu'ayant été publiés dans de plus petites revues, sont révélés dès leur parution dans la NRF. Citons également Paul Morand, André Malraux et plus tard encore Jean-Paul Sartre.
La revue atteint la consécration ultime vers 1930. Elle maintient ce statut hégémonique tout au long des années 30.
On attribue cette boutade à Otto Abetz (ambassadeur de l'Allemagne nazie à Paris en 1940) : « Il y a trois puissances en France : les banques, le parti communiste et la Nouvelle Revue Française ». D'ailleurs c'est ce statut qui permet à la NRF de rester la seule revue à être publiée en zone occupée pendant la seconde guerre mondiale. Un bien triste privilège !
L'attitude de la NRF durant les deux guerres est très différente. Pendant la première guerre mondiale, la revue s'arrête pour des raisons matérielles. Et puis son silence doit être perçu comme un engagement patriotique.
Pendant la seconde guerre mondiale, la revue se divise entre des collaborateurs et des résistants. Même l'attitude de Jean Paulhan, directeur de la NRF jusqu'en 1940, est paradoxale. Il est résistant, c'est indéniable, mais en même temps il continue de conseiller Pierre Drieu la Rochelle qui devient directeur de la NRF pendant cette période. Une période pendant laquelle les auteurs juifs, communistes et résistants sont interdits de publication.
Je crois que l'attitude de la NRF est tout simplement à l'image de la France. La première guerre mondiale est un conflit national, de consensus, alors que la deuxième, c'est plus une guerre civile où le pays est divisé.
Après la seconde guerre mondiale, la revue est interdite à cause de son « collaborationnisme ». Elle renaît en 1953 mais elle perd de son aura. La revue de Sartre « Les temps modernes » devient plus populaire.
Ca va paraître un peu exagéré, mais la NRF, c'est la littérature française ! Joseph Delteil écrit en 1925 : « Si l'on supprime de la littérature actuelle, le nom de tous les écrivains publiés à la Nouvelle Revue Française, eh bien, il ne reste pas grand chose ». Cette phrase est vraie pendant toute la période de l'entre-deux-guerres.
Aujourd'hui, la revue n'a plus beaucoup d'importance, mais c'est le cas de toutes les revues littéraires en général. Avant, pour être connu et reconnu, il fallait passer par ce relais. Désormais, il y a d'autres moyens de faire une carrière littéraire. La NRF demeure un patrimoine, un lieu de mémoire, l'emblème de la littérature française de la première moitié du 20e siècle. Sa survivance réside dans les éditions Gallimard.
C'est évident que Jean Paulhan, directeur de la revue de 1925 jusqu'à 1940, a marqué la NRF. D'abord par sa longévité et puis c'est une période de grands succès pour la revue.
Mais cette revue est une entreprise collective. André Gide est en le fondateur (avec Jean Schlumberger entre autres). S'il n'a jamais été directeur, il a toujours été un personnage central.
Citons également Gaston Gallimard, directeur en titre de la revue entre 1925 et 1935 (ce qui n'était qu'un titre car c'est bel et bien Jean Paulhan qui dirigeait tout). Le pouvoir des éditions Gallimard a beaucoup contribué au succès de la revue. Même si au début c'est Gallimard qui a bénéficié de l'influence de la NRF pour asseoir sa notoriété. L'équilibre s'est opéré dans les années 30.
Enfin, Jacques Rivière, la figure la plus oubliée de la NRF, a beaucoup d'importance dans le succès que connaît la revue après la première guerre mondiale.